Dénoncer le harcèlement de rue, oui mais.

Mercredi 25 juin, nous avons remis au Conseil d’Etat genevois les plaintes que nous avons collectées lors de la dernière Slutwalk en octobre 2013. Il en est ressorti que le harcèlement de rue arrive en tête des agressions sexuelles dénoncées par les sondées.

Le harcèlement de rue est une réalité qu’expérimentent la plupart des femmes, il épuise, produit un sentiment de peur et décourage progressivement d’arpenter l’espace public. Nous lui donnons la définition suivante, sachant que celle-ci n’est pas gravée dans la pierre. Il est question de harcèlement de rue du moment qu’une femme signifie, verbalement ou non, qu’elle n’est pas intéressée par le fait d’entrer en contact avec un homme, et que l’homme en question persiste à vouloir créer un contact. Il est également question de harcèlement de rue lorsque l’entrée en matière est dénigrante ou tend à réduire les femmes à un statut d’objet. Aussi, toute interpellation à caractère sexuel relève du harcèlement rue. Dénoncer ce type de harcèlement revient donc à dénoncer une pratique sexiste selon laquelle les femmes doivent répondre positivement aux attentes masculines, qu’elles soient ou non en accord avec ces dernières. Autrement dit, il s’agit de dénoncer l’idée selon laquelle les femmes doivent être disponibles pour les hommes.

Si la dénonciation du harcèlement de rue fait partie intégrante des luttes féministes, elle comporte des biais classistes (relatifs aux classes sociales) qui ne doivent pas être ignorés. Dans « Le harcèlement de rue et le féminisme bourgeois », publié sur rue 89, Alix Van Buuren met ainsi en garde contre un féminisme bourgeois, « de fille bien née », qui s’en prendrait surtout aux « pauvres » et aux « étrangers ». Elle évoque la performance de la chroniqueuse Noémie De Lattre sur France Inter, qui en prenant à parti un « jeune de banlieue » fictif « fait le jeu d’un mépris de classe et d’un racisme terrible ». La stigmatisation des classes populaires est évidemment l’un des risques lorsqu’il est question de traiter de « la rue », lieu accessible à toutes et tous, où se retrouvent notamment ceux qui n’ont rien à faire et nulle part où aller. Pour sortir de ce biais, il est nécessaire de prendre du recul pour s’intéresser, au-delà du sexisme réel dont relève ce type de harcèlement, à ses causes sociales plus larges. Ainsi, il s’agit de considérer les politiques économiques qui précarisent les franges les plus vulnérables de la société, prétéritant leur insertion dans le tissu social. S’il est évident que les exclus ne sont pas les seuls à harceler dans la rue, celle-ci est un terreau fertile pour les désoeuvrés. Nous le soutenons avec force, la lutte contre les violences sexuelles est indissociable de la lutte contre les inégalités socio-économiques : pour débarrasser la rue zonards harceleurs, il faut que la société lutte contre l’exclusion  de ces derniers.

Mais il ne faut pas perdre de vue que le sexisme de rue, plus visible car public, reflète la tolérance dont il bénéficie aux plus hauts niveaux de la société. A la suite d’Alix Van Buuren, nous soutenons la nécessité d’intégrer la dénonciation du harcèlement de rue à une critique structurelle du sexisme, soit la façon dont celui-ci est déterminé et entretenu par les « grands de ce monde » : «  On ne saurait […] lutter contre la culture du viol, contre la société patriarcale sous toutes ses déclinaisons sans nous en prendre aussi et à l’élite, à celle qui dirige, fait des lois, commente nos faits et gestes, sans l’accuser elle aussi de ses violences, de son comportement abject. » La journaliste souligne avec justesse le fait que les violences sexuelles chez les « pauvres » est traitée avec infiniment plus d’insistance que celle des riches. L’actualité de ces dernières années l’a en effet montré,  la société a tendance à porter un regard plus indulgent sur les actes d’un Dominique Strauss Khan que sur ceux d’un jeune homme descendant d’immigré.e.s.

L’exemple du photographe de mode à succès Terry Richardson, que plusieurs modèles accusent de les avoir pressées à lui prodiguer des services sexuels, est en cela très parlant. Le New York magazine, qui relate pourtant les abus dont les modèles accusent le photographe, n’adopte absolument pas la posture de dénonciation que l’on attendrait lorsqu’il est question de violences sexuelles. Au contraire, le magazine présente la situation sous forme de question : « Is Terry Richardson an artist or a predator ? » (Terry Richardson est-il un artiste ou un prédateur ?), comme s’il était impossible d’être l’un ET l’autre! Ici, c’est tout une logique de classe qui s’exprime : le prédateur, c’est le criminel terré dans une ruelle sombre, c’est l’autre, l’inconnu, l’étranger. Ca ne peut pas être l’homme sous les feux de la rampe, la personnalité admirée pour son travail et ses talents. Et pourtant, ce sont ces « prédateurs »-là qui sont structurellement les plus dangereux : par leurs actions et surtout par le silence qui les entoure, ils contribuent à renforcer l’idée que le harcèlement sexuel est acceptable.

A l’occasion de la remise des plaintes au Conseil d’Etat genevois, nous insistons plus que jamais sur le fait que les violences sexuelles sont partout, à tous les niveaux de la société et dans toutes les classes. Si elles sont sans doute plus visibles quand elles relèvent des « pauvres », elles n’en sont pas moins entretenues par des élites complaisantes et essentiellement masculines. Pour combattre la culture du viol, il ne s’agit pas de renforcer la présence policière dans l’espace public, mais de diffuser et forcer les élites à prendre acte : QUAND C’EST NON, C’EST NON, seuls les femmes ont le droit de décider qui touche à leur corps.