Invisibilisation des violences sexuelles

Le féminin générique est utilisé dans ce texte qui se comprend également au masculin.

Qu’est ce qu’une violence sexuelle ? Qu’est ce qui est défini comme une violence sexuelle et qu’est ce qui ne l’est pas ? Avez-vous déjà vécu une violence sexuelle ? Etes-vous légitime/légitimée de dire que ce que vous avez vécu est une violence sexuelle ? Et êtes-vous légitime/légitimée d’en témoigner?

La Marche des Salopes travaille à visibiliser  la question des violences sexuelles et à les faire reconnaître comme problème social. Tant qu’on ne nomme pas un phénomène, il n’a pas d’existence: le harcèlement (au travail ou dans la rue), le slutshaming, le viol conjugal, ou encore le « date rape » ne sont pas suffisamment thématisés aujourd’hui comme des violences sexuelles et sont donc largement invisibles.

Cette cécité au niveau des institutions (soins, justice, police, élues politique, etc.) pose problème et contribue à l’incompréhension et à l’inattention du grand public. Mais elle est surtout grave pour les survivantes elles-mêmes qui devraient pouvoir se sentir légitimes de dire « on m’a violée » et compter sur une écoute compréhensive et sur une réponse appropriée.

Il n’existe pas d’insulte « anodine », d’attouchement « amical », de viol « justifié ». Ces gestes et mots sont graves et doivent être considérés dans leur dimension sexiste et sociale ; quant aux blessures qui en résultent, elles doivent être prises au sérieux afin que ces comportements violents multiples et quotidiens cessent d’être banalisés, euphémisés, excusés. Il faut qu’un jour, il soit aussi absurde de violer que de manger de la chaire humaine.

Comment et pourquoi invisibilise-t-on ?

Définition restrictive

Les violences sexuelles sont hiérarchisées symboliquement et juridiquement. A titre d’exemple, le code pénal suisse ne reconnaît que la pénétration coïtale comme viol, les autres formes de pénétration étant considérées comme des « contraintes sexuelles ». Cette hiérarchie euphémise les autres formes de violences. Nous soutenons que seule la victime d’une agression est en mesure de définir si elle a été violée. Bien que la définition juridique soit importante (nous soutenons la modification de l’article 190 du CP), nous pensons que la définition admise du viol doit être élargie de façon générale et que la notion de consentement doit être repensée, développée et largement diffusée.

Images et stéréotypes

L’imaginaire collectif tend à envisager un viol comme étant commis à trois heures du matin dans une rue sombre contre une fille seule portant une minijupe et étant alcoolisée (en deux mots, prenant des risques). Or, outre le fait qu’aucune femme, même ivre, en minijupe, seule à trois heure du matin dans une rue sombre ne cherche ou ne mérite d’être violée, la réalité du viol est toute autre : 70% des survivantes connaissent leur agresseur. Dans une grande majorité des cas, le viol se déroule soit au domicile de l’agresseur, soit au domicile de la survivante. Or, quand une personne témoigne d’avoir été violée par l’homme avec lequel elle est sortie dîner et avec qui elle buvait un dernier verre, on la prend rarement au sérieux : « C’est pas vraiment un viol. Elle l’a cherché. Qu’est ce qu’elle croyait ?» Si, il s’agit bien d’un viol !!! Mais il est invisibilisé socialement.

Impossible témoignage

On le sait, une survivante de viol sur dix porte plainte. Le taux est encore plus faible pour les autres formes de violences sexuelles (attouchement, harcèlement sexuel au travail, slutshaming, etc.). Encore une fois, 70% des victimes connaissent leur agresseur ; il suffit de se mettre à la place d’une survivante pour comprendre qu’il est difficile humainement et socialement de porter plainte contre un ami, un (ex) conjoint ou un parent.

Ensuite, les témoignages montrent que quand une plainte est déposée, les démarches auprès de la police, des médecins, des juges et des avocates sont vécues comme un deuxième viol. La culpabilisation institutionnelle des victimes pousse certaines avocates à dissuader leurs clientes de porter plainte dans des cas dit « limites », où les chances de gagner sont faibles, pour leur épargner des souffrances inutiles.

De la même manière, les victimes de harcèlement sexuel sur le lieu de travail sont quasi systématiquement poussées vers la porte et stigmatisées par leurs collègues.

Ces réactions de méfiance, d’accusation et de culpabilisation des survivantes encouragent le silence et entretiennent l’invisibilité.

Certaines survivantes doivent passer par le processus de la plainte pour réussir à dépasser leur expérience. D’autres non. Il faut que chacune ait une possibilité de témoigner de son vécu à sa manière (par écrit, à travers l’art, lors de groupes de parole, etc.), et la plainte pénale ne doit pas être l’unique solution, même s’il est essentiel que celles qui décident de porter plainte puissent voir leur démarche aboutir. 

Violences quotidiennes et banalisées

Un grand nombre de pratiques extrêmement courantes, totalement banalisées et presque jamais abordées sous l’angle du sexisme entretiennent et maintiennent l’invisibilisation et la culture du viol.

Le harcèlement sexuel sur le lieu de travail par exemple est rarement thématisé comme tel, même par les victimes, et c’est souvent après des semaines de calvaire et une recherche personnelle qu’elles se rendent compte que ce qu’elles vivent est une forme de violence sexuelle et sexiste. De la même manière, les entreprises (légalement responsables de prendre des mesures contre le harcèlement) manquent d’outils pour comprendre ce phénomène et surtout y faire face. Et malgré leur responsabilité et les possibilités existantes de formation, le sujet du harcèlement continue d’être occulté, notamment parce qu’il est mal connu et mal compris.

Le Slutshaming (ou la stigmatisation à caractère sexuel) est encore un sujet totalement occulté en tant que violence de genre. A l’école, au travail, dans la rue, dans les foyers, les femmes et les minorités sexuelles font pourtant face à des violences symboliques extrêmement fortes si leur comportement est jugé inadéquat. Que ces violences souvent verbales aboutissent ou non à des violences physiques (la réputation d’une femme est parfois mobilisée pour justifier une agression physique ou/et sexuelle), cette forme de violence doit être vue à travers le prisme du genre pour être combattue efficacement.

Le harcèlement de rue est un autre phénomène d’exclusion des femmes de l’espace public qu’il s’agit aujourd’hui de thématiser, non pas en termes racistes, comme c’est trop souvent le cas, ni en termes de sécurité (puisque la police demande souvent aux femmes violées ce qu’elles faisaient dans les rues à telle heure), mais en terme de légitimité des deux sexes à occuper tous les espaces extérieurs, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Il ne s’agit pas uniquement de pouvoir sortir de soirée à 4h du matin, mais pour beaucoup de pouvoir aller travailler, de prendre les transports en commun, d’aller manger une glace… sans se faire humilier et renvoyer au foyer.

Aujourd’hui, nous voulons montrer que derrière chaque forme de violences sexuelles, qu’elles paraissent absolues ou anodines, se cache le sexisme et que c’est celui-ci qu’il faut combattre. Parlons-en, éduquons nos enfants (et surtout nos garçons), visibilisons l’invisible afin que la société cesse de fermer les yeux sur les violences de genre.