La culture du viol désigne un appareil de pensée, de représentation,  de pratiques et de discours qui excusent, banalisent, érotisent voire encouragent le viol. Elle est transmise par la culture (cinéma, littérature…), l’éducation, les médias…  La culture du viol est avant tout nourrie par une mauvaise compréhension du problème par l’ensemble de notre société, et sur un certain nombre d’idées fausses, qui encore aujourd’hui sont très présentes dans les discours: «elle l’a bien cherché», «que faisait-elle dehors à cette heure là ?», «il ne lui a pas mis un pistolet sur la tempe, elle pouvait se défendre»…

La transmission, depuis plusieurs millénaires, d’une culture avant tout masculine (les femmes ayant très peu eu accès à la création artistique) fausse le problème. En effet, l’expérience de violence inhérente à la sexualité féminine est un vécu spécifique relativement peu relaté par rapport à l’immense production artistique et culturelle autour de la sexualité et du désir masculin (exempt, quasi totalement, de la peur et de la violence sexuelle). D’une certaine manière, notre société n’a pas les outils pour comprendre cette violence, et c’est une raison pour laquelle elle est encore largement aveugle sur la question des violences sexuelles.

Le viol, historiquement, a été longtemps abordé d’ailleurs non pas comme une violence à l’égard des femmes, mais comme une atteinte aux bonnes mœurs ou à l’honneur du chef de famille (père ou mari de la femme violée). Ce n’est pas étonnant puisque la loi, comme le reste de notre société, a été longtemps pensée par des hommes qui ont perçu le viol de leur point de vue. Aujourd’hui, les femmes s’imposent dans l’ensemble des champs sociaux, légaux, médicaux… et cela permet une relecture de notre culture avec un point de vu spécifiquement féminin sur la sexualité et les violences qui y sont liées.

Il est important de noter que les femmes sont également des actrices de la culture du viol, et qu’elles-mêmes, transmettent cette culture qu’elles ont intégrée, en même temps que la peur. D’ailleurs les femmes victimes de violences sexuelles témoignent presque toutes d’une culpabilité qui montre qu’elles ont, sur leur propre vécu, un regard social sexiste qui les rend responsable de ce qui leur est arrivé. Les femmes doivent également s’émanciper de cette culture-là, et surtout participer, avec les hommes, à la détruire, notamment en créant et en participant activement à son alternative.

Culpabiliser la victime, excuser l’agresseur

La culture du viol intervient lorsqu’on excuse l’agresseur en montrant du doigt la victime comme partiellement ou totalement responsable : responsable d’avoir porté des talons hauts, responsable d’être sortie à telle heure dans tel endroit, responsable d’avoir été trop ou pas assez jolie, responsable d’avoir bu de l’alcool, responsable de ne pas satisfaire son mari, responsable de ne pas s’être assez débattue.  Dans tous ces cas de figure, on estime que c’est en définitive sur la femme que pèse la responsabilité de l’agression et non sur l’agresseur.

Certains discours tendent à justifier le report de la culpabilité sur les victimes en se référant aux « pulsions » de l’agresseur : celui-ci, soumis à des « instincts incontrôlables », n’est pas en mesure de prendre en compte le refus de sa victime. Cette dernière doit alors prendre en charge la « faiblesse » de l’agresseur en adoptant une tenue et un comportement « non provoquant ». Le discours sur les « pulsions » appartient à la culture du viol. Il n’y a pas de pulsion incontrôlable, les hommes qui ne violent pas le disent : quand elle ne veut pas, je ne fais pas, c’est tout. Celui qui invoque des « pulsions » est celui qui estime que le consentement de sa victime est sans importance, qu’elle n’est là que pour le satisfaire. Plus qu’une pulsion, il y a une volonté de dominer la victime, de l’humilier et de la réduire à l’état d’objet. Il faut aussi souligner que l’argument des pulsions n’est utilisé que pour le viol : on excuse difficilement un meurtrier en disant qu’il n’a «pas pu se retenir», qu’il a été «pris d’une pulsion de tuer».

La logique en jeu lorsqu’on culpabilise la victime découle du sexisme : une femme a un rôle à tenir et si elle s’en éloigne elle s’expose au viol. Ce rôle comprend les valeurs traditionnellement accordées à la féminité: discrétion et modestie dans l’attitude et la tenue, disponibilité sexuelle, absence de l’espace public (surtout le soir et la nuit). Si ce rôle n’est pas tenu, elle s’expose à plusieurs formes de punitions, dont le viol, qui sera alors considéré comme « compréhensible » par une société complaisante. Or ça ne l’est pas : une femme qui refuse son rôle traditionnel ne doit pas s’exposer au risque de se faire violer.

Banaliser le viol

La culture du viol se manifeste aussi, au-delà de la stigmatisation des victimes et du fait d’excuser l’agresseur, lorsque le viol est banalisé. C’est le cas lorsqu’on estime qu’une pratique sexuelle n’est « pas vraiment un viol » alors qu’un des partenaires n’est pas consentant. On retrouve ce cas de figure notamment lorsque le viol intervient entre des personnes qui se connaissent, dans des relations de couples ou entre partenaires sexuels de longue date. Le fait que la victime et l’agresseur se connaissent ne diminue en rien la gravité de l’agression sexuelle : ce n’est pas parce qu’il y a un attachement affectif entre deux personnes que l’une ne peut pas abuser de l’autre. La banalisation du viol consiste aussi à limiter la définition de celui-ci à la présence de violences physiques : une femme peut être violée sans avoir été frappée ou menacée par une arme, la violence psychologique représente une contrainte tout aussi forte. La banalisation du viol intervient également lorsque les rapports hommes-femmes impliquant des violences sexuelles implicites ou explicites sont passés sous silence ou tournés en dérision. C’est le cas lors des fameux « challenge » qui consistent à « embrasser une inconnue en dix questions » ou encore lors de soirées bien arrosées où une fille qui « passe sous tout le monde » suscite les rires et moqueries.

Là encore, les logiques sous-tendues sont sexistes : banaliser le viol revient à considérer que le corps féminin est disponible. Disponible dans le cas d’une relation à long terme, où on n’envisage pas qu’une femme puisse refuser un rapport sexuel. Le vieux mythe du « devoir conjugal ». Disponible aussi puisqu’à moins qu’elle ne se défende physiquement, on considère l’accès à son corps comme normal. Disponible encore lorsqu’on accepte qu’une femme ivre soit à la disposition de tous ceux qui le souhaitent.

Encourager le viol

Enfin, la culture du viol se manifeste lorsqu’un viol est directement prescrit. C’est le cas lorsqu’on conseille à un homme « d’insister un peu » si sa partenaire ne veut pas, ou encore lorsqu’on encourage les pratiques sexuelles qui consistent à dominer la partenaire sans son accord préalable. (Nous ne faisons pas référence aux pratiques sadomasochistes consenties.) C’est la forme la plus explicite de la culture du viol, également la plus explicitement sexiste : une femme doit coûte que coûte satisfaire les attentes sexuelles de son partenaire.

Ainsi, tout discours ou pratique qui tend à désigner la victime comme partiellement responsable, qui banalise la violence des agressions sexuelles ou encore qui les encourage s’inscrit dans la culture du viol. Celle-ci se manifeste dans toutes les sphères de la société : au niveau juridique, en politique, dans l’art et les domaines intellectuels, dans les commissariats de police, en famille, au quotidien et en définitive, lors d’un viol. La culture du viol n’est pas spécifique à une région, elle découle de logiques sexistes répandues dans le monde entier.

La culture du viol est omniprésente dans la société et atteint tout le monde à un certain degré. En agissant de façons diffuses et de diverses manières, elle est extrêmement efficace : en France, une femme sur dix est victime de violences sexuelles au cours de sa vie.  Pour lutter efficacement contre le viol, il faut détruire la culture du viol.